Festival du Fil, Avenches 2015, Journal la Liberté du 13.10.2015

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Du tricot plus vrai que nature AVENCHES•

Dans le cadre des Artstextiles contemporains qui se déroulent jusqu’à dimanche, l’artiste MadameTricot investit une ancienne boucherie pour présenter ses œuvres originales.
VINCENT BÜRGY

Dans la vitrine de cette boucherie-charcuterie du centre d’Avenches, la bonne chère est à l’honneur. De belles piècesdeviandecôtoientunetripotéedesaucissonsvaudois et quelques fromages. Des mets appétissants, mais sansdoutedifficilesàdigérer,carintégralementenlaine. Ces aliments grandeur nature ont été tricotés par les mains virtuoses de Dominique Kähler Schweizer. ExposéesdanslecadredelapremièreéditiondesArtstextiles contemporains, ces œuvres ne représentent qu’une infime partie des créations de «Madame Tricot». Un surnomquelaSaint-Galloised’adoption,maisParisiennede naissance,doitàsafillecadette. Présente durant les deux week-ends de la manifestation avenchoise, qui se poursuit jusqu’à dimanche, l’artiste installée à Wil (SG) en a profité pour présenter son univers et ses œuvres. Et, gare à celle ou celui qui oserait qualifier les tricots de Dominique Kähler Schweizer de «travauxmanuels».«Jesuisreconnuecommeuneartiste. Letricotestunmoyend’expressionartistiqueaussihonorable qu’un autre. Les peintres utilisent aussi du textile, sous la forme de la toile de lin, pour peindre», répète à l’envi la récipiendaire d’un prix culturel décerné par le cantondeSaint-Gallenmaidernier. «Dorade à taille réelle» L’énergique retraitée explique s’être intéressée au tricotclassiquedèssonplusjeuneâge. Avantd’être uneactivité créatrice, elle raconte avoir longtemps eu recours à ses aiguilles comme moyen méditatif et de détente. Tout change à la fin 2011. «J’ai toujours fait des petites choses au crochet pour mes enfants et mes petits-enfants. Cette année-là, j’ai pourtant décidé de réaliser une dorade à taille réelle, sans aucun modèle», se remémore DominiqueKählerSchweizeràgrandrenfortdegestes.Lesuccès est tel auprès de sa famille qu’elle enchaîne avec une autrecréation:unedoradedépecée,avecsatêtedétachée et ses arêtes. Taquines, ses filles l’incitent encore à réaliserunpouletdeBresse.Làencore,letravailestchiadé.
Enmai2012,untournantdécisifintervientdanslacarrièreartistiquenaissantedelatricoteuse.Unemarchande de laine de Winterthour (ZH) la sollicite pour recréer une vitrine de boucherie dans sa boutique. Le succès est au rendez-vous pour Dominique Kähler Schweizer et pour ses têtes de cochons plus vraies que nature, toutes réalisées de mémoire. Les médias et les musées s’intéressent alorsauparcoursoriginaldel’artiste,médecingénéraliste etpsychiatreaucivil.Plussurprenantencore,laSaint-Galloise s’est également taillée une réputation européenne grâce aux sangsues. «Avec mon mari, nous avons le seul élevagedesangsuesdeSuisse.J’aiégalementécrittroislivres sur le sujet», lâche sans rien laisser paraître celle qui dispense encore des cours destinés aux personnes qui souhaitentapprendreàposerdessangsues. Espace de relaxation En parallèle de sa carrière médicale, dont elle s’est désormais retirée, la sexagénaire trouve donc dans le tricot un espace de relaxation. Une activité d’où «les pensées polluantes» sont exclues. Un exercice où «les deux hémisphères du cerveau jouent et se stabilisent». Elle précise: «Cette répétition de gestes m’aide à rester calme et m’a beaucoup aidé durant ma formation de psychotraumatologie.»Soit.Mais,pourquoidonctricoterdesaliments périssables? Pourquoi cette trivialité? A peine un temps mort, où ses boucles d’oreille composées de dents
de cerfs s’immobilisent à peine, et Dominique Kähler Schweizer reprend le fil de la conversation. «De par ma formation de médecin, je suis fascinée par la vie et la mort, mais aussi ce qui peut passer rapidement par plusieurs états. Je veux aussi faire réfléchir», déclare-t-elle, en évoquant ses imitations de buffets de nourriture – gâtéeoupas–enlaine. Ses créations flirtent également avec l’absurde et le grinçant, comme en témoigne cette tête humaine enserrée dans un filet. Sa couleur rose n’est d’ailleurs pas sans rappeler ces gros morceaux de jambon. «J’étais en rage contre un chauffard, d’où son titre «Mortadelle de chauffard».C’étaitpourmevenger»,racontel’artiste,quiavoue ne même pas aimer les saucisses et avoir longtemps été végétarienne.
Latricoteusesedélectevolontiersdesréactionssuscitées par son exposition avenchoise. Si le public s’amuse de ces créations, nécessitant pour certaines plusieurs dizaines d’heures de travail, celles-ci suscitent plutôt des grincementsdedentschezlestricoteusestraditionnelles. Ce que Christiane Studer, organisatrice des Arts textiles contemporains, confirme: «Elles n’ont pas toujours conscience qu’avec une pelote et une aiguille, on puisse faireautrechosequedeschaussettes.» Des préjugés que Dominique Kähler Schweizer s’emploie donc à combattre, au même titre que l’imagev ieillotte accolée au tricot. «Comme avec les sangsues, j’aime un peu faire dans la provocation. C’est dans mon caractère», lance-t-elle. On s’en serait douté.

 



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